III.Petit showroom des outils utilisés par les lobby pharmaceutiques

 

 

1.La fabrique de maladies

Le ‘disease mongering‘, le façonnage de maladie ou encore la ‘stratégie de Knock’,consiste à élargir les indications de prescription des traitements existants en faisant basculer une personne saine dans la maladie en modifiant la nosologie des maladies.

« Tomber malade…Vieille notion qui ne tiens plus devant les données de la science actuelle. La santé est un mot qu’il n’y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire. »

Un très bon exemple de cette manipulation a été publié dans le British Medical Journal et est illustré dans la vidéo juste en dessous: le trouble dysphorique du lundi matin.[1]

 

2. Les conflits d’intérêts

En guise d’introduction, je vous propose de regarder l’étude sur l’impact des conflits d’intérêts dans le résultat d’essais cliniques:
Une méta-analyse a été réalisée pour montrer un lien significatif entre consommation de boisson sucrée et la prise ou la perte de poids. Après une étude en aveugle, les chercheurs ont montrés que dans les articles où aucun conflit d’intérêt n’a été déclaré, 83,3% des conclusions montrent que la consommation de boisson sucrée peut être un risque potentiel pour la prise de poids. A l’inverse les articles présentant des conflits d’intérêts avec l’industrie étaient cinq fois plus susceptibles de ne pas présenter de réelle association entre prise de poids et consommation de boisson sucrée.
  • Notons tout de même qu’une limitation importante de cette étude est l’impossibilité d’exclure l’existence de biais de publication parmi les études ne déclarant pas de conflits d’intérêts.[2]
Les industriels cherchent à influencer directement des personnalités ayant un impact sur la prescription de leurs produits (des sénateurs, des médecins,…), ce qui peut mener à des conflits d’intérêts.
Un article du Formindep en donne un exemple appliqué au dépistage du cancer du sein. L’auteur part d’un communiqué du laboratoire pharmaceutique Roche annonçant qu’une étude menée par un comité scientifique indépendant a montré que « La controverse [sur l’intérêt des mammographies systématiques] a un impact modeste sur les intentions de dépistage des femmes ».
Hors plusieurs médecins formant ce comité indépendant sont ou ont été consultants et/ou ont été/sont rémunérés par le laboratoire Roche d’après leur propre déclaration public d’intérêt.
Le conflit d’intérêt est ici flagrant, et pose ainsi le discrédit sur le résultat de cette étude dès lors que la personne qui réalise l’étude a des intérêts financiers dans les résultats de cette dernière.
Cette influence infuse tout au long de la formation médicale et permet de banaliser cette présence de l’industrie dans le quotidien des professionnels de santé.
Et non content de continuer à perpétuer ces conflits d’intérêts, les firmes commencent à instrumentaliser ce procéder. Je m’explique: suite à une demande refusée d’AMM pour un triptan en vente libre, une firme pharmaceutique a déposé une plainte à l’encontre de la décision défavorable de l’EMA, estimant que « les médecins et pharmaciens représentés dans ce comité [la comission d’AMM de l’EMA] ont un conflit d’intérêts dans le fait de maintenir les médicaments sur prescription ».
Bien sur le médiateur européen a rejeté cette plainte.[3]

3.Les visiteurs médicaux

Avant tout, il faut bien réaliser que le budget investi par Big Pharma dans le marketing n’est pas gaspillé. Plusieurs études sont menées pour mesurer l’influence des industries pharmaceutiques sur les étudiants[4][5][6] . Il en ressort qu’une large majorité d’entre eux sont contre les cadeaux de moins de 50$/euros, mais qu’ils sont très nombreux à en avoir accepté un. De plus, bien que les étudiants reconnaissent que les informations apportées par les visiteurs médicaux soient biaisées, et que c’est un problème si leurs enseignants sont rémunérés par l’industrie, ils restent une large majorité à penser qu’ils ne sont pas influençables: c’est l’illusion d’unique invulnérabilité[7].

Ensuite, les visiteurs médicaux sont payés chaque mois pour vendre le dernier traitement sorti par une entreprise, et plus il en vendra, plus il aura de bonus. Les médecins et visiteurs médicaux ont « des intérêts qui coïncident parfois et sont parfois en contradiction » (Komesaroff and Kerridge, 2002). Ils ne sont pas là par charité ou pour parler d’un super moyen thérapeutique non médicamenteux, la démarche est la même que s’ils voulaient vous vendre un aspirateur.


 

Les représentants sont typiquement choisis pour leur capacité à nouer des relations avec les prescripteurs et les pharmaciens.

document de la HAS p69


 

Je ne m’étendrai pas plus sur leurs différentes techniques de marketing, mais vous encourage par contre à lire pour cela le chapitre dédié dans le document de la HAS à partir de la p66 avec notamment un début de questionnement sur la position que chacun peut adopter face à ces démarcheurs.

Et attention! Un visiteur médical peut surgir n’importe où[8]:

 

Cet outil marketing n’est pas anodin, il a deux conséquences majeures pour les sociétés:
  1. Faire courir de nombreux risques aux patients en les exposants à de nouveaux traitements qui ne sont prescrit que parce qu’ils sont nouveaux et pas moins efficaces que les précédents. Ils sont donc plus à risques d’effets indésirables du fait que nous ayons peu de recul sur eux.
  2. Le coût énorme que représente un nouveau traitement, vendu plus cher que son homologue générique ou plus ancien. Par exemple, il a été estimé qu’en Australie l’arrêt des subventions publiques pour des prescriptions médicamenteuses inappropriées de plusieurs médicaments très utilisés pour des personnes avec des problèmes de santé légers permettrait d’économiser des centaines de millions de dollars par an ( Plos Medicine Disease Mongering Collection p.6)

Enfin, avant de passer à autre chose, je me permet de vous recommander la lecture d’une thèse de médecine ayant reçu les félicitations du jury et écrite par Adriaan Barbaroux: Médecins généralistes et visite médicale promotionnelle: pourquoi sommes-nous si ambivalents? Etude qualitative dans la région niçoise.

4.Les plans de publication et les écrivains fantômes

Un article de Prescrire (Octobre 2013 Tome 33 N°360) décortique le modèle de publication des firmes pharmaceutiques. Il s’agit d’un véritable plan marketing brillamment orchestré: des publications ‘scientifiques’ sont parfois publiées par de simples agences de communication, des suppléments de revues médicales ne sont bien souvent pas soumis à un comité de relecture leur permettant de diffuser encore mieux leur message.
Un exemple marquant de ce plan marketing a pu être rendu publique lors du procès contre la firme Wyeth en 2009.
Les écrivains fantômes permettent d’éviter l’apparition de conflits d’intérêts lors d’études cliniques, les laboratoires décident alors de faire apparaître ou disparaître certains auteurs:
  • Le « ghostwriting »: lorsque l’auteur de l’article décide volontairement de ne pas signer son travail. Cela peut être utile s‘il a de nombreux conflits d’intérêts dans cette étude.
  • Le « guest authorship » :lorsqu’une personne n’ayant pas ou peu participé à l’étude décide d’y laisser sa signature. Cette méthode est liée à la précédente: prenons un médecin A menant une étude clinique sur un nouvel antiarythmique, il la conduit de bout en bout, rédige l’article, mais est financé par le laboratoire qui a produit le médicament. C’est alors que le médecin A décide de ne pas y laisser sa signature (le « ghostwriter »), puis le laboratoire, ou un sous-traitant, fait appel à un médecin reconnu par ses pairs: un leader d’opinion, pour y apposer la sienne, même s’il n’a pas eu de contact avec ces essais: le « guest authorship ». L’intérêt pour le « ghostwriter » est d’avoir été payé par le laboratoire (ou un sous-traitant) pour cette étude. Et pour le « guest-authorship » de recevoir les honneurs de la découverte d’un nouveau médicament.[9][10]
NB: la reconnaissance par les pairs et l’utilisation des leaders d’opinion est une des forces de frappe majeurs de vente des industriels , tout se joue sur la confiance. C’est un peu comme si vous voyiez une publicité pour un nouveau film. La bande annonce vous laisse un peu sceptique, mais si un amis cinéphile vous en fait une bonne critique, cela peut fortement vous influencer pour aller le voir au cinéma car vous avez confiance dans le jugement de vos pairs.
Il existe déjà des initiatives face à ces pratiques. La « international society for medical publication professionals » a publié en 2009 dans le Britih Medical Journal un guide des bonnes pratiques pour encadrer ce phénomène. Cette deuxième version met en avant les recommandations:
  • d’assigner un auteur principal ou un garant prenant la responsabilité de l’intégrité des données
  • de décrire le rôle des sponsors
  • des guides pour définir les rôles des auteurs, sponsors, et autres contributeurs
  • etc.
Cependant, nous pouvons noter que la publicité rédactionnelle reste mal encadrée en France (Revue Prescrire Janvier 1998, p62). La seule certitude que nous pouvons encore avoir sur la provenance d’un article est lorsqu’il porte la mention: « information communiquée en collaboration avec le laboratoire X », nous indiquant qu’il s’agit certainement d’une publicité.

5.Quelques guides pour aller plus loin dans la compréhension des outils marketing des industries pharmaceutiques

 

IV.Alternatives déjà en place

 


 

[1]:Pour aller plus loin, tout un dossier sur le disease mongering.

[2]: Etude consultable sur le site de Plos.

[3]:Pour aller plus loin, je vous conseille la lecture de ces articles: http://www.formindep.org/Influence-de-l-industrie.html ; éditorial du n°374 de Prescrire p934 « Conflits d’intérêts: firmes contre soignants ».

[4]:Article du Plos Medicine

[5]:Article du Journal of the American Medical Association

[6]:Revue Prescrire de Mai 2013 p386

[7]:document de la HAS p.30

[8]:Article détaillé par le Formindep

[9]:Pour aller plus loin sur la notion du ghostwritting: un article du formindep, et un sur PlosMedicine.

[10]:Pour aller plus loin sur la notion de leader d’opinion: un article du Formindep.

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